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“Arrête ! Tu triches le livre !” ou Pourquoi lire à voix haute à de jeunes enfants est une activité exigeante.

À Libre comme Lire, nous défendons l’idée que les adultes qui lisent à voix haute des albums, et notamment à de tout jeunes enfants, doivent être formés. Cela peut paraitre un brin étrange, et on pourrait penser qu’être gentil avec les enfants et savoir lire est suffisant, alors, pourquoi cette exigence de formation ?
Pour vous l’expliquer, en partie du moins, commençons par une anecdote bien réelle, une situation qu’a surprise Dominique, responsable de notre comité de validation…

Elia, quatre ans bientôt, est un lecteur attentif et gourmand. Son oncle bienveillant et disponible voit atterrir sur ses genoux une belle pile d’albums. « Tu me lis ? ». Elmer, Pomelo, Tyranno le terrible et quelques autres sont également convoqués.

La lecture commence, se poursuit, se prolonge… Soudain, une interruption brutale : « Arrête, tu triches le livre ! »

Le tonton pris sur le fait reconnaîtra qu’il vient de passer, peut-être, quelques mots du texte. Au petit indigné, il jura qu’on ne l’y prendrait plus !


Au-delà de l’anecdote, délicieuse, qu’est-ce qui se joue là, pour Élia, son tonton et… la lecture ? 

“Tricher le livre”, un délit assez fréquent

Le tonton est bien gentil ! Il accepte de lire, de relire, un livre, un autre et encore un autre, à son petit neveu qui semble insatiable. Bon, certes, c’est un vilain, il “triche le livre”, mais peut-être a-t-il droit à un peu d’indulgence ? C’est que, sans doute, ça devenait un peu long cette séance de lecture !
Et puis, il n’est pas le seul adulte lecteur à voix haute pour des petits qui “triche le livre” ! Lui a sauté quelques mots, d’autres inventent carrément une histoire chaque fois différente en s’appuyant sur les illustrations, pour éviter de se lasser, d’autres encore croient bien faire en remplaçant un mot qu’ils jugent trop difficile par un autre, plus simple. Et tous “trichent le livre” ! Comment ?
En ne respectant pas scrupuleusement le texte écrit. En outrepassant leurs droits de lecteur et en se substituant à l’auteur. À cet auteur qui, si l’on parle bien de “littérature” de jeunesse – et sans doute plus encore d’album, au texte si rare, – à cet auteur donc, qui a choisi chaque mot, soigneusement. Pour l’écho plus ou moins lointain qu’il suscite avec telle comptine, ou telle formule rituelle, pour sa beauté ou sa trivialité, pour sa sonorité…
Certes, certes, mais nous pourrions avoir affaire à un lecteur-interprète talentueux, autant que l’auteur, à un tonton plein de génie, et où serait alors la perte ?

Permanence du texte et plaisir du lecteur

Eh bien ce que l’on perd à coup sûr, lorsque l’on “triche le livre”, c’est la permanence du texte. Le fait que l’on peut lire vingt fois le même texte, que vingt personnes différentes peuvent lire le même texte, les mots seront toujours les mêmes, dans le même ordre, au même endroit sur la page. Cela ne veut pas dire qu’aujourd’hui je comprendrai le livre de la même façon qu’il y a dix ans, ou que je le comprendrai, moi, comme vous le comprendrez, vous. Non. La permanence du texte ne s’oppose en rien à la liberté du lecteur, à sa tâche, indispensable, de co-construction du livre. Et c’est bien pour cela qu’il faut faire confiance au texte, qu’on n’a pas le droit de changer – cela fait partie du pacte de lecture qu’on accepte dès lors qu’on ouvre le livre – mais qui nous permettra des lectures infinies.
Oui, bon, tricher un peu, jouer avec le pacte, est-ce si grave ? Si Élia est indigné, c’est qu’il a bien compris le principe de la permanence du texte. Quand il met ce livre, qu’il a déjà lu des dizaines de fois, sur les genoux de son oncle, il espère bien réentendre une nouvelle fois cette histoire qu’il connait par coeur, exactement comme il l’attend, exactement comme il la connait déjà. Pour la retrouver. Pour retrouver les émotions qu’il a déjà éprouvées et qu’il a envie de revivre encore. Rire, trembler, s’indigner, avoir peur… juste le temps de la lecture. Jusqu’à ce que le livre se ferme. Et recommencer. Alors si son tonton “triche le livre”, il est déçu ! Voire même il ressent une forme de trahison.

Permanence du texte et apprentissage de la lecture

Et pour les enfants moins grands lecteurs que notre petit Élia, que se passe-t-il quand on “triche le livre” ? Je pense à cette enquête auprès d’enfants de CP qui avaient du mal à entrer dans la lecture (je ne me rappelle plus la source exacte de cette enquête, malheureusement, et je la restitue d’après mes souvenirs). On leur demandait : “Comment fait la maitresse, pour lire ?” Et certains enfants répondaient : “Elle connait par cœur tous les livres.” ou “Elle invente toutes les histoires.”. En fait, ce qui se joue quand un adulte lit à un enfant qui ne sait pas encore lire, c’est la construction d’une pré-conception de l’acte de lire. Et c’est très important, car c’est à partir de ses pré-conceptions que l’enfant va apprendre à lire. Comment orienter efficacement son apprentissage de la lecture si on croit qu’il faut imaginer l’histoire ? ou l’apprendre par coeur ?

De la nécessité de former les lecteurs à voix haute

Ça peut paraitre idiot, mais c’est important de ne pas sauter de mots, de ne pas changer les mots, de regarder le livre quand on lit, pour montrer que c’est là que se trouve le texte, et pas dans la tête du lecteur. Cela veut dire que la façon de lire aux enfants n’est pas indifférente. Que  les petites négligences, ou même les bonnes intentions, peuvent faire naitre des conceptions-obstacles à l’apprentissage de la lecture. Et donc, qu’il est important, quand on lit aux enfants, d’avoir un peu les idées claires sur ce qui se joue, au cours d’une lecture à voix haute –  et nous n’en avons abordé qu’une infime partie, dans cet article qui ne fait que déplier une anecdote. Et donc, il faut former les lecteurs. Car non, savoir lire, être gentil et plein de bonne volonté ne suffisent pas. C’est pourquoi nous sommes très vigilants, à Libre comme Lire, à la formation des bénévoles qui interviennent dans les différentes associations que nous soutenons. C’est un critère très important pour notre comité de validation. Et c’est pourquoi, également, nous tenons à proposer aux donateurs et aux mécènes de financer des actions de formation. 

La formation des lecteurs sur Libre comme Lire

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4 réflexions au sujet de « “Arrête ! Tu triches le livre !” ou Pourquoi lire à voix haute à de jeunes enfants est une activité exigeante. »

  1. Très belle argumentation, votre “tu triches le livre”. Et originale.
    Merci.
    LEO

  2. Excellent. Merci merci Léo. C ‘est tout à fait cela!
    Et c ‘est pourquoi aussi les petits disent qu ‘ils savent lire alors qu ‘ils récitent le texte par coeur. Créer des habitudes et des attentes de lecteurs vis à vis des livres… et des textes mis en livres. Et aussi s’intéresser aux illustrations, aux formats etc…
    Merci.

    1. Ravie que cet article vous ait intéressée.
      N’hésitez pas à le partager et… à soutenir nos associations qui forment si bien leurs bénévoles !
      Delphine Sauvage

  3. Essentiel ! merci pour cette argumentation .
    Je vais l’utiliser dès la prochaine journée de formation qu’organise “LEO Occitanie” dans l’Aveyron .

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