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Faire intervenir une lectrice professionnelle au collège !? Décidément les profs… Toujours occupés à ne rien faire …

Mais pourquoi donc faire intervenir une lectrice au collège quand on est prof de lettres ? Il ne sait pas lire, le prof ? La lecture à voix haute ne fait plus partie des programmes ? Et quand la lectrice lit, il se la coule douce, le prof ? À quoi ça sert, un lecteur à l’école ? Écoutons ce qu’en dit Alexia Oliver.
“Je suis professeure de lettres modernes dans un collège classé en Réseau d’Éducation Prioritaire Renforcée. Depuis 15 ans, j’invite une lectrice de l’association “Lis avec Moi” à lire des albums à des élèves, qui sont tous, à des degrés divers et pour des raisons particulières, fâchés avec la lecture. 
Et je voudrais montrer ici que l’intervention d’une lectrice professionnelle apporte au professeur et aux élèves qui en bénéficient un très bon moment de détente, oui, et tellement d’autres choses encore.

Il n’y a rien de gratuit à l’école…

C’est un fait bien connu des élèves, il n’y a rien de gratuit à l’école. Les profs ont toujours quelque chose en tête quand ils proposent une activité, surtout quand elle a l’air particulièrement stimulante… Et même la lecture, dont ils n’arrêtent pas de dire qu’elle est un plaisir, est toujours un prétexte pour apprendre. 

C’est vrai. Quand je fais lire une œuvre à mes élèves, elle s’inscrit toujours dans le cadre des programmes : on lit Homère pour acquérir une culture des grands textes patrimoniaux, on lit Baudelaire pour apprendre à repérer les figures de style, on lit Maupassant pour comprendre le choix des temps : imparfait ou passé simple… Horreur ! 

Mais je grossis le trait. C’est vrai qu’on lit aussi les grands textes canoniques pour leur beauté, pour aiguiller le regard des élèves vers ce qui fait le sel de la littérature, vers leurs qualités esthétiques. Le prof a un rôle de passeur : il ouvre la voie vers toutes sortes de mondes possibles, vers l’Ailleurs, vers l’Autre…

Bon, c’est vrai aussi que même dans les (rares) moments où l’on touche au sublime en classe – j’imagine certains collègues  pouffer en lisant ceci – une multitude de préoccupations techniques viennent parasiter le cerveau du prof de lettres : n’oublier personne, même pas la petite souris qui passe tout son temps de classe à essayer de se faire oublier, vérifier l’heure, garder dans un coin de sa tête l’information que la CPE a demandé de passer à la fin du cours, observer la réaction du petit clown de la classe, dont on a bien perçu les stratégies d’évitement, examiner la prise de note de Machin, étudier l’attitude de Bidule…

Dans la boite noire du prof : lire à voix haute en classe

Parce qu’enseigner, c’est une tambouille assez subtile, un exercice d’équilibriste permanent où une multitude de prises d’informations doivent entrer en résonnance avec une multitude de connaissances didactiques. Entrons quelques instants dans la boite noire du prof et décrivons ce qu’il se passe dans sa tête quand il lit un texte à voix haute à ses élèves.

Le plus souvent, il a demandé aux élèves de lire le texte en amont, mais pour être sûr que le sens soit partagé par tous, que les petits lecteurs accèdent aussi au message, et au plaisir, il oralise ensuite la lecture. Avant de lire, il parle du contexte, il présente l’auteur, il fait des liens avec les textes déjà connus, ou avec les notions qui sont en jeu dans le texte.

Et comme il sait que certains élèves ne se projettent pas encore dans la lecture, il va focaliser l’attention sur un aspect, faire imaginer ce qui va être lu, jouer avec des attentes qu’il aura créées. Il prépare les élèves à entendre et comprendre le texte.

Puis il lit. Pendant la lecture, il va particulièrement soigner les passages où il a repéré des nœuds de compréhension, il va mettre en scène les moments qui vont l’intéresser pour la suite, pour l’étude du texte. Et à la fin de la lecture, il va vérifier que son petit manège a fonctionné : demander aux élèves de raconter le texte, confronter les interprétations, poser des questions, proposer des activités pour faire émerger les fameuses notions qu’il doit enseigner. C’est passionnant à faire. Mais la lecture ici est toujours un peu instrumentalisée, elle sert à quelque chose.

Une lectrice dans la classe, pour quoi faire !?

Alors quand une lectrice professionnelle – “ah bon madame, c’est un métier lectrice ?” – arrive dans la classe les bras chargés d’albums, pour offrir des lectures aux élèves, le prof reçoit aussi le cadeau avec bonheur. 

Dans ma classe, Anne-Sophie, de l’association “Lis avec Moi”, vient lire des albums (des livres de jeunesse où texte et image dialoguent) tous les 15 jours : à chaque séance, elle offre quelques lectures à voix haute avant de proposer aux élèves de choisir des livres qu’ils vont s’entrainer à lire avant d’aller à la rencontre des élèves de maternelle. Elle les forme à la lecture à voix haute, pour qu’ils deviennent à leur tour passeurs. C’est évidemment un moment que les élèves adorent, mais ce sont aussi des moments précieux pour la professionnelle que je suis. 

Avant que je connaisse l’association, mes élèves, qui sont un peu particuliers en ce qu’ils sont tous, à des degrés divers et pour des raisons particulières, fâchés avec la lecture, allaient lire en maternelle et fréquentaient la médiathèque. Autant d’étapes indispensables afin de leur faire comprendre à quoi sert la lecture et afin de favoriser un lien durable avec les livres.

Mais c’est avec l’intervention d’une lectrice de “Lis avec moi” que ces partenariats extérieurs ont trouvé leur cohérence. La lecture s’est trouvée incarnée dans la personnalité d’Anne-Sophie qui a ainsi fait le lien entre la lecture-travail de la classe, la lecture-transmission de la maternelle et la lecture-plaisir de la médiathèque. La fréquence enfin de ces rencontres ritualisées a permis d’élaborer au fil des mois une complicité entre elle, les élèves et les livres, complicité que je suis invitée à observer. Sans elle, il manque un lien, un liant pour que les élèves s’approprient ces différentes fonctions de la lecture. Et ce ne peut être moi. Moi, toute lectrice que je suis, j’incarne l’école, l’institution scolaire, je suis la maitresse – comme les jeunes collégiens continuent de m’appeler. Anne-Sophie, c’est autre chose. C’est celle qui n’est pas dans l’école, mais qui vient nous rendre visite pour donner du sens à cet apprentissage, sans attendu scolaire, sans évaluation, sans pression.  

De vrais moments de plaisir

Quand Anne-Sophie arrive pour deux heures de lecture, toute la classe est chamboulée : les tables sont repoussées contre les murs, les chaises sont placées en arc de cercle autour des albums posés au sol, prêts à être choisis pour un moment de lecture offerte.

Anne-Sophie se tient debout, devant nous, et nous lit les albums que les élèves se disputent.  Le plaisir pur de la lecture ! Le voilà enfin, dégagé de toute contrainte et partagé, adultes et enfants tous en même temps. J’y découvre en même temps que mes élèves des nouveautés que je vais m’empresser d’aller acheter ensuite pour les partager avec mes enfants, pour les faire relire aux élèves. J’y découvre aussi des interprétations des textes que je connais déjà, mais que je ne lis pas de la même façon. Les albums s’y déploient dans toute leur complexité. Ce sont des moments de surprise où les choix faits par la lectrice dialoguent avec les miens, et avec les réactions des élèves. Après ça, plus moyen de dire qu’ils n’aiment pas la lecture, plus moyen de bouder son plaisir. Tout le monde est embarqué !

Le moment que je préfère alors, c’est quand le trublion de la classe, celui qui nous cause du souci, à nous les profs, dont on dit qu’il est vraiment loin des exigences de l’école, celui qui cherche en permanence le regard des suiveurs, se lève de sa chaise, et vient tranquillement se poser à genou devant Anne-Sophie qui lit. Il oublie le regard des autres, il oublie sa posture de caïd, il oublie tout et redevient le petit enfant submergé par le plaisir de l’histoire. 

Quand un adulte du collège ouvre la porte de la classe dans ces moments-là, il faut voir son regard éberlué ! Si c’est le moment que je préfère, c’est parce que c’est celui où je peux enfin me décentrer d’un regard strictement pédagogique et envisager les enfants dans leur globalité, non plus seulement comme des élèves : écouter les émotions, les plaisirs, les interrogations. Ce sont des moments rares.

Je ne suis plus alors la cheffe d’orchestre qui maitrise le déroulé de la séance, je deviens accompagnatrice, observatrice, je laisse arriver l’imprévu, la surprise. Et du coup, elles arrivent les surprises : c’est le moment où la petite souris de la classe ose enfin prendre la parole, d’abord pour demander un titre d’album à lire, puis pour lire devant les autres ; c’est le moment où les langues se délient et où, le plaisir appelant le plaisir, les anecdotes fusent, sur les moments de lecture à la maison, sur l’école primaire, sur ce que savent faire les élèves…

Pendant les temps de classe, les élèves sont très souvent en position de non-maitrise. Ils sont là pour apprendre, c’est normal. Mes élèves, un peu plus que les autres : ils vivent souvent douloureusement depuis des années leur écart avec la norme de l’école. Avec Anne-Sophie, les expériences racontées sont légitimes, la parole se libère, et on assiste assez souvent à des éclosions, à des métamorphoses. Et pas seulement Anne-Sophie et moi. Les parents rencontrés à la fin du premier trimestre évoquent avec bonheur la transformation de leur enfant, le plaisir à venir à l’école, la motivation, la disparition du stress pour certains. Les collègues constatent les changements de posture en classe, la participation qui augmente, les copies plus fournies. Quels cadeaux !

Mais puisque je ne fais pas le métier d’une autre… J’apprends et puis j’enseigne.

On ne se refait pas. Je me dois d’avouer qu’accueillir une lectrice dans ma classe, c’est quand même un moment de formation. Depuis 15 ans, j’ai beaucoup appris : à mettre en scène ma lecture, à travailler ma voix, à varier le rythme, le ton, à adapter ma posture, mon regard… J’ai appris à me lâcher : à jouer le texte plutôt qu’à l’oraliser, à m’engager physiquement dans la lecture.

J’ai appris aussi à enseigner la lecture à voix haute aux élèves, j’ai utilisé sans vergogne les activités proposées par les lectrices pour mes propres cours. “Ah Madame, vous faites du théâtre ?” Eh non, je me forme depuis des années au contact de professionnelles de la lecture. 

Du coup, quand une lectrice arrive dans ma classe, elle lit, j’écoute, et nous donnons ensemble aux élèves, en complicité et en complémentarité, accès à la lecture.”

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Financer des séances de lecture au collège
(re)lire la présentation d’ Alexia Oliver

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Lire à des tout-petits : 40 ans de cette belle histoire racontée par Juliette Campagne, qui en a écrit les premières pages, et d’autres encore

Il y a plus de quarante ans, Juliette Campagne, fondatrice de Lis avec Moi, a écrit le début d’une très belle histoire de la lecture à voix haute, dans le Nord-Pas-de-Calais puis dans toute la France. Juliette est maintenant membre active de Libre comme Lire, et c’est un grand honneur.

Elle nous raconte ici l’histoire de la lecture à voix haute aux tout-petits.

« Dans les années 1980 naissent des actions de lecture à voix haute auprès des petits et de leurs familles : travail de pionniers que l’on va retrouver dans d’autres régions, et qui sera très vite soutenu par les institutions. Au niveau national des enquêtes révèlent des chiffres alarmants concernant le taux d’illettrisme. Face à cela la Direction du Livre et de la lecture s’engage dès cette période dans une politique de prévention culturelle en direction de la petite enfance. En 1989 le Ministère de la culture et le Ministère des Affaires sociales et de la Solidarité décident de mettre en place une politique commune d’éveil culturel et artistique du jeune enfant. L’année suivante, un autre protocole d’accord est signé entre le Ministère de la Culture et le ministère de la justice pour lutter contre les exclusions en assurant la rencontre entre un public en difficulté et le champs culturel dans son ensemble.

A la même époque, des psychanalystes vont faire de la lutte contre les exclusions culturelles un combat prioritaire, et vont fonder l’association A.C.C.E.S. (Actions Culturelles Contre les Exclusions et les Ségrégations.) Déjà dès les années 1960, ATD Quart-Monde défend le droit à la culture pour tous et crée les premières bibliothèques de rue. 

Depuis plus de 35 ans associations, collectivités locales, structures de toute nature ont développé de multiples actions de lecture à voix haute. Des lecteurs vont à la rencontre des bébés et de leurs parents et proposent des moments de lecture pour répondre au besoin qu’ont les tout-petits d’échanges, de signes et de paroles qui vont lui permettre d’exister en tant que personne. La disponibilité de l’adulte participe à l’intérêt de l’enfant pour le livre. Le moment de partage est une expérience importante. Le plaisir qu’a l’enfant à regarder et écouter rejaillit sur le parent ; d’où l’importance de lire en sa présence pour qu’il découvre et s’émerveille des potentialités extraordinaire de son enfant. Il s’agit pour l’essentiel de lutter contre un déterminisme social, source de tant d’inégalités. Certains enfants parlent comme dans les livres, d’autres, beaucoup d’autres, sont démunis, privés d’accès au symbolique, à l’imaginaire.

Sans nier l’importance de la langue du quotidien, marquée par l’utilitaire et le factuel, néanmoins porteuse d’émotion mais pauvre en syntaxe avec une dominante de l’impératif, l’accès à la littérature est une priorité culturelle dont l’essentiel est que les textes écrits ont un sens, une multitude de sens. Face à l’appauvrissement du vocabulaire et de la syntaxe chez un grand nombre d’enfants au point que certains albums et de longues histoires leur sont inaccessibles, enseignants, bibliothécaires et lecteurs ont à cœur de transmettre à travers la lecture à voix haute une langue riche en trouvailles linguistiques et esthétiques. Les difficultés en lecture sont dues trop souvent à des déficits au niveau du langage. D’où l’importance de nourrir les enfants dès le plus jeune âge et avant l’école maternelle de lectures d’albums riches de poésie et d’humour avec une grande diversité de niveaux de langues qui vont les soutenir et les encourager dans les apprentissages.

De nombreux relais professionnels et bénévoles assurent une continuité avec beaucoup de vaillance  et d’humilité, trop sans doute ! Et pourtant nous savons que les enfants nourris d’histoires apprennent pour la plupart à lire sans difficultés. Nous avons appris aussi  grâce à l’apport des neuro sciences et de la neuro image en particulier, que chez le tout-petit à qui on lit des histoires, l’activation neuronale est plus élevée dans une zone très localisée de l’hémisphère gauche du cerveau. Et c’est cette zone précisément qui est sollicitée quand l’enfant apprend à lire.

En 2004 Lis avec moi  au sein de l’Association départementale du Nord et d’autres associations pionnières vont créer l’agence nationale « Quand les livres relient » sous l’impulsion de la Fondation du Crédit Mutuel pour la lecture. Son objectif est de partager un engagement et une réflexion sur les pratiques de lecture à voix haute, essentiellement à partir d’albums, ou «  littérature d’enfance ».

Associer temps de lecture et formation, effectuer des allers et retours entre théorie et pratique, découvrir, porter un regard critique et échanger sur la littérature d’enfance, se former à la lecture à voix haute, ces temps de questionnement permettent de créer des situations de lecture susceptibles d’émouvoir enfants et adultes les plus éloignés des livres.

Si la lecture à voix haute a été longtemps une activité privée, les lecteurs lisent maintenant dans les lieux les plus insolites, à des personnes de tous âges, des bébés aux personnes âgées. Et également à des enfants et adultes en difficulté avec la lecture et l’écriture. A ceux-là les lecteurs vont proposer d’aller lire à d’autres mais il leur faudra travailler le choix des livres et leur analyse pour mieux les comprendre et aussi d’aborder la lecture à voix haute de façon plus sensible en travaillant la ponctuation et l’interprétation. Il s’agit de faire de belles lectures aux enfants comme aux personnes âgées. 

La lecture est souvent considérée comme un exercice solitaire et silencieux alors que la lecture à voix haute s’adresse à l’autre, grâce à une mise en voix d’un texte écrit, immuable, une œuvre à part entière. La particularité de l’album est  de proposer à la fois des histoires mais aussi des images qui sont comme une initiation à l’art .Le rapport texte-image ajoute à la lecture une autre complexité et une richesse d’interprétation.

 Certains albums se prêtent à une lecture délicate, intime, d’autres nécessitent une lecture plus engagée, non pas une lecture théâtrale ou déclamatoire mais une lecture capable d’exprimer toutes les nuances des émotions ressenties, une lecture qui se prête au jeu, et donne une résonnance au texte sans le gorger d’une trop grande présence  

Les besoins restent immenses, les difficultés des publics et le taux d’illettrisme toujours terriblement actuels mais les nombreux effets repérés (passion des petits pour les livres, réconciliation des enfants et des adultes avec l’écrit) nous imposent de poursuivre ce travail modeste mais indispensable et riche d’humanité. » 

Découvrir l’association Lis avec Moi sur Libre comme Lire

Découvrir comment Lis avec Moi a été à l’origine, sans le savoir, du projet de Libre comme Lire

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“Arrête ! Tu triches le livre !” ou Pourquoi lire à voix haute à de jeunes enfants est une activité exigeante.

À Libre comme Lire, nous défendons l’idée que les adultes qui lisent à voix haute des albums, et notamment à de tout jeunes enfants, doivent être formés. Cela peut paraitre un brin étrange, et on pourrait penser qu’être gentil avec les enfants et savoir lire est suffisant, alors, pourquoi cette exigence de formation ?
Pour vous l’expliquer, en partie du moins, commençons par une anecdote bien réelle, une situation qu’a surprise Dominique, responsable de notre comité de validation…

Elia, quatre ans bientôt, est un lecteur attentif et gourmand. Son oncle bienveillant et disponible voit atterrir sur ses genoux une belle pile d’albums. « Tu me lis ? ». Elmer, Pomelo, Tyranno le terrible et quelques autres sont également convoqués.

La lecture commence, se poursuit, se prolonge… Soudain, une interruption brutale : « Arrête, tu triches le livre ! »

Le tonton pris sur le fait reconnaîtra qu’il vient de passer, peut-être, quelques mots du texte. Au petit indigné, il jura qu’on ne l’y prendrait plus !


Au-delà de l’anecdote, délicieuse, qu’est-ce qui se joue là, pour Élia, son tonton et… la lecture ? 

“Tricher le livre”, un délit assez fréquent

Le tonton est bien gentil ! Il accepte de lire, de relire, un livre, un autre et encore un autre, à son petit neveu qui semble insatiable. Bon, certes, c’est un vilain, il “triche le livre”, mais peut-être a-t-il droit à un peu d’indulgence ? C’est que, sans doute, ça devenait un peu long cette séance de lecture !
Et puis, il n’est pas le seul adulte lecteur à voix haute pour des petits qui “triche le livre” ! Lui a sauté quelques mots, d’autres inventent carrément une histoire chaque fois différente en s’appuyant sur les illustrations, pour éviter de se lasser, d’autres encore croient bien faire en remplaçant un mot qu’ils jugent trop difficile par un autre, plus simple. Et tous “trichent le livre” ! Comment ?
En ne respectant pas scrupuleusement le texte écrit. En outrepassant leurs droits de lecteur et en se substituant à l’auteur. À cet auteur qui, si l’on parle bien de “littérature” de jeunesse – et sans doute plus encore d’album, au texte si rare, – à cet auteur donc, qui a choisi chaque mot, soigneusement. Pour l’écho plus ou moins lointain qu’il suscite avec telle comptine, ou telle formule rituelle, pour sa beauté ou sa trivialité, pour sa sonorité…
Certes, certes, mais nous pourrions avoir affaire à un lecteur-interprète talentueux, autant que l’auteur, à un tonton plein de génie, et où serait alors la perte ?

Permanence du texte et plaisir du lecteur

Eh bien ce que l’on perd à coup sûr, lorsque l’on “triche le livre”, c’est la permanence du texte. Le fait que l’on peut lire vingt fois le même texte, que vingt personnes différentes peuvent lire le même texte, les mots seront toujours les mêmes, dans le même ordre, au même endroit sur la page. Cela ne veut pas dire qu’aujourd’hui je comprendrai le livre de la même façon qu’il y a dix ans, ou que je le comprendrai, moi, comme vous le comprendrez, vous. Non. La permanence du texte ne s’oppose en rien à la liberté du lecteur, à sa tâche, indispensable, de co-construction du livre. Et c’est bien pour cela qu’il faut faire confiance au texte, qu’on n’a pas le droit de changer – cela fait partie du pacte de lecture qu’on accepte dès lors qu’on ouvre le livre – mais qui nous permettra des lectures infinies.
Oui, bon, tricher un peu, jouer avec le pacte, est-ce si grave ? Si Élia est indigné, c’est qu’il a bien compris le principe de la permanence du texte. Quand il met ce livre, qu’il a déjà lu des dizaines de fois, sur les genoux de son oncle, il espère bien réentendre une nouvelle fois cette histoire qu’il connait par coeur, exactement comme il l’attend, exactement comme il la connait déjà. Pour la retrouver. Pour retrouver les émotions qu’il a déjà éprouvées et qu’il a envie de revivre encore. Rire, trembler, s’indigner, avoir peur… juste le temps de la lecture. Jusqu’à ce que le livre se ferme. Et recommencer. Alors si son tonton “triche le livre”, il est déçu ! Voire même il ressent une forme de trahison.

Permanence du texte et apprentissage de la lecture

Et pour les enfants moins grands lecteurs que notre petit Élia, que se passe-t-il quand on “triche le livre” ? Je pense à cette enquête auprès d’enfants de CP qui avaient du mal à entrer dans la lecture (je ne me rappelle plus la source exacte de cette enquête, malheureusement, et je la restitue d’après mes souvenirs). On leur demandait : “Comment fait la maitresse, pour lire ?” Et certains enfants répondaient : “Elle connait par cœur tous les livres.” ou “Elle invente toutes les histoires.”. En fait, ce qui se joue quand un adulte lit à un enfant qui ne sait pas encore lire, c’est la construction d’une pré-conception de l’acte de lire. Et c’est très important, car c’est à partir de ses pré-conceptions que l’enfant va apprendre à lire. Comment orienter efficacement son apprentissage de la lecture si on croit qu’il faut imaginer l’histoire ? ou l’apprendre par coeur ?

De la nécessité de former les lecteurs à voix haute

Ça peut paraitre idiot, mais c’est important de ne pas sauter de mots, de ne pas changer les mots, de regarder le livre quand on lit, pour montrer que c’est là que se trouve le texte, et pas dans la tête du lecteur. Cela veut dire que la façon de lire aux enfants n’est pas indifférente. Que  les petites négligences, ou même les bonnes intentions, peuvent faire naitre des conceptions-obstacles à l’apprentissage de la lecture. Et donc, qu’il est important, quand on lit aux enfants, d’avoir un peu les idées claires sur ce qui se joue, au cours d’une lecture à voix haute –  et nous n’en avons abordé qu’une infime partie, dans cet article qui ne fait que déplier une anecdote. Et donc, il faut former les lecteurs. Car non, savoir lire, être gentil et plein de bonne volonté ne suffisent pas. C’est pourquoi nous sommes très vigilants, à Libre comme Lire, à la formation des bénévoles qui interviennent dans les différentes associations que nous soutenons. C’est un critère très important pour notre comité de validation. Et c’est pourquoi, également, nous tenons à proposer aux donateurs et aux mécènes de financer des actions de formation. 

La formation des lecteurs sur Libre comme Lire

Découvrez en quelques mots comment les associations forment leurs bénévoles
Retrouvez les actions de formation proposées par les associations de Libre comme Lire
Découvrez LEO, une association qui a pour objet principal la formation des lecteurs à voix haute.
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De l’autre côté de la fenêtre

Une petite pastille de bonheur vécue la semaine dernière, que j’ai eu envie de partager avec vous, passionnés de lecture et soutiens de Libre comme Lire.

Voici, donc, la première Petite histoire de livres et de lectures… D’autres suivront, nous l’espérons, au gré des petits bonheurs vécus par les uns et les autres.

Delphine, présidente de Libre comme Lire

C’est la sempiternelle question des lecteurs compulsifs et amateurs boulimiques de livres, sortis une nouvelle fois les bras chargés de cette librairie où ils n’étaient entrés que pour faire un tour : « Où je vais les mettre, maintenant ? ». Et comme la fugace petite pointe de culpabilité n’a en rien étouffé la satisfaction de se sentir mieux entouré, encore, après l’acquisition de ces nouveaux livres, la question se reposera souvent…
Alors, où les mettre, maintenant ? L’étagère du salon n’a pas longtemps fait illusion, le couloir est rétréci par sa double tapisserie d’ouvrages, sur les dessus de cheminée cela fait belle lurette que les volumes ont remplacé les bonbonnières… Pendant quelques temps, l’appui de fenêtre du salon a semblé offrir une solution. 
Et puis un jour, il faut faire des travaux, déménager. Les enfants sont partis, la grande maison est trop grande, il faut partir, ce sera plus petit, forcément. 

Alors, que faire de tous ces livres ? 
La solution qu’a trouvée ma voisine est toute simple et merveilleuse : elle les fait passer de l’autre côté de la fenêtre. Sur l’appui de fenêtre, côté rue. 

Et c’est incroyable ce que cela produit ! Dans cette rue toute triste, artère passante de la-ville-la-plus-pauvre-de-France, en cet automne grisâtre du Nord, et caetera et caetera… on voit s’arrêter un étudiant de retour de la fac, puis un jeune couple main dans la main, et puis cet homme à trottinette. Ils s’arrêtent, regardent les livres, les reposent, en choisissent un, ou deux, repartent. J’y vais moi aussi. Ça alors, l’homme à la trottinette, c’est une vieille connaissance ! Un artiste plasticien médiateur au musée La Piscine, vous savez, cet incroyable musée dont le bassin et la verrière en soleil font régulièrement la une des magazines… Un homme d’une générosité et d’une inventivité formidables, qui a embarqué dans des ateliers débordant de créativité des générations d’enfants, dont les miens… Bref on papote, on rigole, et la voisine sort. On est bien, là, tout à coup, dans cette rue toute tris… ah ben non, voilà un rayon de soleil ! La voisine nous raconte l’histoire des livres qu’elle a déposés, ceux qu’elle tient de sa mère, son goût pour les romans historiques, cette improbable encyclopédie d’architecture qui l’a tant fait rêver. Et puis ses enfants qui grandissent et qui partent, la vie qui passe. 
Et quand avez-vous commencé à déposer ces livres à la fenêtre ? Il y a une demi-heure ! Une demi-heure et la moitié est partie, déjà – mais bien d’autres suivront. Une demi-heure et déjà toutes ces histoires échangées, là, sur ce bout de trottoir, et toutes celles qui seront partagées à distance, le soir, quand l’étudiant qui laissera pour un moment ses cours de fac, le jeune couple peau contre peau, l’homme qui aura déposé sa trottinette ouvriront le livre qu’ils ont choisi.
Et basculeront, de l’autre côté de la fenêtre.

Découvrir le travail de Julien Ravelomanantsoa, l’homme à la trottinette
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Vous avez des livres à donner, mais pas d’appui de fenêtre ? Vous habitez dans la région d’Orléans ? Confiez vos livres à Chapitre 2, cette association leur donnera la seconde vie la plus riche possible !