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Faire intervenir une lectrice professionnelle au collège !? Décidément les profs… Toujours occupés à ne rien faire …

Mais pourquoi donc faire intervenir une lectrice au collège quand on est prof de lettres ? Il ne sait pas lire, le prof ? La lecture à voix haute ne fait plus partie des programmes ? Et quand la lectrice lit, il se la coule douce, le prof ? À quoi ça sert, un lecteur à l’école ? Écoutons ce qu’en dit Alexia Oliver.
“Je suis professeure de lettres modernes dans un collège classé en Réseau d’Éducation Prioritaire Renforcée. Depuis 15 ans, j’invite une lectrice de l’association “Lis avec Moi” à lire des albums à des élèves, qui sont tous, à des degrés divers et pour des raisons particulières, fâchés avec la lecture. 
Et je voudrais montrer ici que l’intervention d’une lectrice professionnelle apporte au professeur et aux élèves qui en bénéficient un très bon moment de détente, oui, et tellement d’autres choses encore.

Il n’y a rien de gratuit à l’école…

C’est un fait bien connu des élèves, il n’y a rien de gratuit à l’école. Les profs ont toujours quelque chose en tête quand ils proposent une activité, surtout quand elle a l’air particulièrement stimulante… Et même la lecture, dont ils n’arrêtent pas de dire qu’elle est un plaisir, est toujours un prétexte pour apprendre. 

C’est vrai. Quand je fais lire une œuvre à mes élèves, elle s’inscrit toujours dans le cadre des programmes : on lit Homère pour acquérir une culture des grands textes patrimoniaux, on lit Baudelaire pour apprendre à repérer les figures de style, on lit Maupassant pour comprendre le choix des temps : imparfait ou passé simple… Horreur ! 

Mais je grossis le trait. C’est vrai qu’on lit aussi les grands textes canoniques pour leur beauté, pour aiguiller le regard des élèves vers ce qui fait le sel de la littérature, vers leurs qualités esthétiques. Le prof a un rôle de passeur : il ouvre la voie vers toutes sortes de mondes possibles, vers l’Ailleurs, vers l’Autre…

Bon, c’est vrai aussi que même dans les (rares) moments où l’on touche au sublime en classe – j’imagine certains collègues  pouffer en lisant ceci – une multitude de préoccupations techniques viennent parasiter le cerveau du prof de lettres : n’oublier personne, même pas la petite souris qui passe tout son temps de classe à essayer de se faire oublier, vérifier l’heure, garder dans un coin de sa tête l’information que la CPE a demandé de passer à la fin du cours, observer la réaction du petit clown de la classe, dont on a bien perçu les stratégies d’évitement, examiner la prise de note de Machin, étudier l’attitude de Bidule…

Dans la boite noire du prof : lire à voix haute en classe

Parce qu’enseigner, c’est une tambouille assez subtile, un exercice d’équilibriste permanent où une multitude de prises d’informations doivent entrer en résonnance avec une multitude de connaissances didactiques. Entrons quelques instants dans la boite noire du prof et décrivons ce qu’il se passe dans sa tête quand il lit un texte à voix haute à ses élèves.

Le plus souvent, il a demandé aux élèves de lire le texte en amont, mais pour être sûr que le sens soit partagé par tous, que les petits lecteurs accèdent aussi au message, et au plaisir, il oralise ensuite la lecture. Avant de lire, il parle du contexte, il présente l’auteur, il fait des liens avec les textes déjà connus, ou avec les notions qui sont en jeu dans le texte.

Et comme il sait que certains élèves ne se projettent pas encore dans la lecture, il va focaliser l’attention sur un aspect, faire imaginer ce qui va être lu, jouer avec des attentes qu’il aura créées. Il prépare les élèves à entendre et comprendre le texte.

Puis il lit. Pendant la lecture, il va particulièrement soigner les passages où il a repéré des nœuds de compréhension, il va mettre en scène les moments qui vont l’intéresser pour la suite, pour l’étude du texte. Et à la fin de la lecture, il va vérifier que son petit manège a fonctionné : demander aux élèves de raconter le texte, confronter les interprétations, poser des questions, proposer des activités pour faire émerger les fameuses notions qu’il doit enseigner. C’est passionnant à faire. Mais la lecture ici est toujours un peu instrumentalisée, elle sert à quelque chose.

Une lectrice dans la classe, pour quoi faire !?

Alors quand une lectrice professionnelle – “ah bon madame, c’est un métier lectrice ?” – arrive dans la classe les bras chargés d’albums, pour offrir des lectures aux élèves, le prof reçoit aussi le cadeau avec bonheur. 

Dans ma classe, Anne-Sophie, de l’association “Lis avec Moi”, vient lire des albums (des livres de jeunesse où texte et image dialoguent) tous les 15 jours : à chaque séance, elle offre quelques lectures à voix haute avant de proposer aux élèves de choisir des livres qu’ils vont s’entrainer à lire avant d’aller à la rencontre des élèves de maternelle. Elle les forme à la lecture à voix haute, pour qu’ils deviennent à leur tour passeurs. C’est évidemment un moment que les élèves adorent, mais ce sont aussi des moments précieux pour la professionnelle que je suis. 

Avant que je connaisse l’association, mes élèves, qui sont un peu particuliers en ce qu’ils sont tous, à des degrés divers et pour des raisons particulières, fâchés avec la lecture, allaient lire en maternelle et fréquentaient la médiathèque. Autant d’étapes indispensables afin de leur faire comprendre à quoi sert la lecture et afin de favoriser un lien durable avec les livres.

Mais c’est avec l’intervention d’une lectrice de “Lis avec moi” que ces partenariats extérieurs ont trouvé leur cohérence. La lecture s’est trouvée incarnée dans la personnalité d’Anne-Sophie qui a ainsi fait le lien entre la lecture-travail de la classe, la lecture-transmission de la maternelle et la lecture-plaisir de la médiathèque. La fréquence enfin de ces rencontres ritualisées a permis d’élaborer au fil des mois une complicité entre elle, les élèves et les livres, complicité que je suis invitée à observer. Sans elle, il manque un lien, un liant pour que les élèves s’approprient ces différentes fonctions de la lecture. Et ce ne peut être moi. Moi, toute lectrice que je suis, j’incarne l’école, l’institution scolaire, je suis la maitresse – comme les jeunes collégiens continuent de m’appeler. Anne-Sophie, c’est autre chose. C’est celle qui n’est pas dans l’école, mais qui vient nous rendre visite pour donner du sens à cet apprentissage, sans attendu scolaire, sans évaluation, sans pression.  

De vrais moments de plaisir

Quand Anne-Sophie arrive pour deux heures de lecture, toute la classe est chamboulée : les tables sont repoussées contre les murs, les chaises sont placées en arc de cercle autour des albums posés au sol, prêts à être choisis pour un moment de lecture offerte.

Anne-Sophie se tient debout, devant nous, et nous lit les albums que les élèves se disputent.  Le plaisir pur de la lecture ! Le voilà enfin, dégagé de toute contrainte et partagé, adultes et enfants tous en même temps. J’y découvre en même temps que mes élèves des nouveautés que je vais m’empresser d’aller acheter ensuite pour les partager avec mes enfants, pour les faire relire aux élèves. J’y découvre aussi des interprétations des textes que je connais déjà, mais que je ne lis pas de la même façon. Les albums s’y déploient dans toute leur complexité. Ce sont des moments de surprise où les choix faits par la lectrice dialoguent avec les miens, et avec les réactions des élèves. Après ça, plus moyen de dire qu’ils n’aiment pas la lecture, plus moyen de bouder son plaisir. Tout le monde est embarqué !

Le moment que je préfère alors, c’est quand le trublion de la classe, celui qui nous cause du souci, à nous les profs, dont on dit qu’il est vraiment loin des exigences de l’école, celui qui cherche en permanence le regard des suiveurs, se lève de sa chaise, et vient tranquillement se poser à genou devant Anne-Sophie qui lit. Il oublie le regard des autres, il oublie sa posture de caïd, il oublie tout et redevient le petit enfant submergé par le plaisir de l’histoire. 

Quand un adulte du collège ouvre la porte de la classe dans ces moments-là, il faut voir son regard éberlué ! Si c’est le moment que je préfère, c’est parce que c’est celui où je peux enfin me décentrer d’un regard strictement pédagogique et envisager les enfants dans leur globalité, non plus seulement comme des élèves : écouter les émotions, les plaisirs, les interrogations. Ce sont des moments rares.

Je ne suis plus alors la cheffe d’orchestre qui maitrise le déroulé de la séance, je deviens accompagnatrice, observatrice, je laisse arriver l’imprévu, la surprise. Et du coup, elles arrivent les surprises : c’est le moment où la petite souris de la classe ose enfin prendre la parole, d’abord pour demander un titre d’album à lire, puis pour lire devant les autres ; c’est le moment où les langues se délient et où, le plaisir appelant le plaisir, les anecdotes fusent, sur les moments de lecture à la maison, sur l’école primaire, sur ce que savent faire les élèves…

Pendant les temps de classe, les élèves sont très souvent en position de non-maitrise. Ils sont là pour apprendre, c’est normal. Mes élèves, un peu plus que les autres : ils vivent souvent douloureusement depuis des années leur écart avec la norme de l’école. Avec Anne-Sophie, les expériences racontées sont légitimes, la parole se libère, et on assiste assez souvent à des éclosions, à des métamorphoses. Et pas seulement Anne-Sophie et moi. Les parents rencontrés à la fin du premier trimestre évoquent avec bonheur la transformation de leur enfant, le plaisir à venir à l’école, la motivation, la disparition du stress pour certains. Les collègues constatent les changements de posture en classe, la participation qui augmente, les copies plus fournies. Quels cadeaux !

Mais puisque je ne fais pas le métier d’une autre… J’apprends et puis j’enseigne.

On ne se refait pas. Je me dois d’avouer qu’accueillir une lectrice dans ma classe, c’est quand même un moment de formation. Depuis 15 ans, j’ai beaucoup appris : à mettre en scène ma lecture, à travailler ma voix, à varier le rythme, le ton, à adapter ma posture, mon regard… J’ai appris à me lâcher : à jouer le texte plutôt qu’à l’oraliser, à m’engager physiquement dans la lecture.

J’ai appris aussi à enseigner la lecture à voix haute aux élèves, j’ai utilisé sans vergogne les activités proposées par les lectrices pour mes propres cours. “Ah Madame, vous faites du théâtre ?” Eh non, je me forme depuis des années au contact de professionnelles de la lecture. 

Du coup, quand une lectrice arrive dans ma classe, elle lit, j’écoute, et nous donnons ensemble aux élèves, en complicité et en complémentarité, accès à la lecture.”

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